Regard sur le club d’aviron de mer de Claouey

» Regard sur le club d’aviron de mer de Claouey

Un club où l’engagement des bénévoles, la convivialité des sorties et une relation exigeante et humble à la mer façonnent l’identité du club.

Je suis revenue ; les abords n’ont pas changé, plusieurs vélos sont rangés sous un pin près de la porte peinte en jaune indiquant Club Nautique de Claouey. Quand j’étais inscrite à la section aviron, elle se trouvait sur l’arrière, le club aurait-il été restructuré ? Non, les bateaux sont à leur place, calés sur les remorques à côté des voiliers. La flotte s’est enrichie : un nouveau quatre de mer, quelques doubles. Les solos sont installés séparément sur la droite, protégés du vent. Le drapeau bleu et jaune du club s’agite. La marée est presque pleine et l’eau gagne le haut de la cale. Dans de telles conditions on ne traîne pas pour embarquer, le clapotis projette les coques contre la murette, les moins agiles doivent lever haut la jambe ou se hisser sur le plat-bord. Sur une bouée d’amarrage, des mouettes aux aguets s’envolent en poussant des cris d’altercation de quai.  J’aurais pu prévenir de mon passage. Qui vais-je trouver ? Que va-t-on me demander ? Si je viens pour des séances découvertes ou d’initiation ? La porte réservée à la section aviron est ouverte. Sur la gauche, les pelles, organisées par bateau, et sur des étagères : sièges, safrans, cale-pieds, éponges, écopes, sangles. Au fond, trois ergos relevés contre le mur, un portant de gilets de sécurité et de parkas pour les barreurs par temps froid. À droite, sur un bureau, des radios marines, le cahier de sortie ouvert, des fiches d’inscription et une photo encadrée. Jean-Claude. Longtemps président, fondateur du club il y a près de trente ans. Un homme dévoué, assurant les sorties par tout temps, un homme rigoureux, parfois grincheux envers les frileux, mais qui a laissé sa trace et donné une âme au club — comme je l’entendrai dire par de nombreux rameurs. Sur la porte, un tableau blanc et la liste des équipages de la dernière sortie. Où sont les coupes et les photos des éducateurs et initiateurs bénévoles ? Il me revient qu’elles étaient dans la salle principale du club qui réunit la voile, l’aviron, la pinasse à voile, la pirogue. Une voix féminine m’interpelle : tiens, quelle bonne surprise, tu reviens au club ? Juste de passage. Et comme dans toute reprise de contact, on avance à tâtons dans la discussion. Qui donc s’occupe des rameurs depuis la disparition de Jean-Claude ? Elle est présidente du club d’aviron, mais l’organisation repose sur un noyau d’anciens attachés à ce qui a été construit et surtout à l’importance de l’accueil.

Le club compte cette année environ soixante membres majoritairement loisirs et quelques compétiteurs dont les quatre « furieux », toujours fidèles pour défendre les couleurs du club. L’été, de nombreux rameurs de passage découvrent le Bassin et l’aviron de mer ; certains s’inscrivent aux stages d’initiation. France, Israël, États-Unis, Canada, Hongrie… Tu sais bien, me dit-elle, combien chaque sortie est unique : les conditions changent sans cesse, ils adorent, s’étonnent de pouvoir faire des sorties de vingt kilomètres sans tourner autour des mêmes bouées ! Se servent-ils à présent d’un bateau de sécurité pour encadrer les sorties ? Toujours pas, et c’est un choix assumé. Le Bassin reste la mer : les rameurs apprennent les règles, la vigilance, la responsabilité. Les sorties sont encadrées par des responsables expérimentés ­— 6 éducateurs et 5 initiateurs — souvent issus de la voile, car la connaissance du plan d’eau et de la sécurité est essentielle. Les bateaux restent groupés, interdiction de se distancier des autres, et bien entendu les consignes sont répétées et le matériel vérifié. Et le départ de Jean-Claude ? Il les a forcés à s’interroger ; le fonctionnement est devenu collégial, personne ne pouvant assurer seul l’ouverture du club quatre fois par semaine et tous les jours pendant les deux mois d’été. Les responsables se relaient. Étonnamment, ça marche très bien : chacun s’est rendu compte que sans ce partage, le club fermerait, et les rameurs apprécient tellement le Bassin qu’ils ont à cœur de le faire découvrir à d’autres et de partager le plaisir des sorties. On est devenus très stricts sur la sécurité. On autorise les sorties jusqu’à force 6 — ça fait déjà de belles vagues. Elle me rappelle à nouveau qu’ici, c’est l’esprit mer : on apprend à être conscient de l’environnement et de l’eau sur laquelle on rame ; on ne veut pas de bruit de moteurs. On compose les équipages par rapport à l’objectif de la sortie : si certains veulent faire plus d’endurance, on les met ensemble et ils peuvent partir plus loin que ceux qui sont en phase d’initiation ou intermédiaire. Et les jeunes ? Peu dans la section aviron, la voile attire plus. C’est une faiblesse du club, mais on est ici heureux d’être un petit club, avec comme identité la mer, l’endurance, le loisir sportif, la convivialité. Des rameurs arrivent, sac de sport à la main, lèvres épinglées de sourires. Présentations, questions de circonstance, louanges du club, évocation de la dernière sortie dans la brume matinale. On constitue les équipages, est-ce que je veux participer ? Je n’attends que ça !

Les avirons me paraissent lourds, le bateau aussi. Il m’arrive de mal jauger la vague et de brasser l’air. On rit de moi : c’est de l’aviron de mer ma chère ! Un vol de bernaches ! Je lève les yeux ; elles sont en formation fléchée sur fond de ciel en plusieurs couches : tissus effilochés, ouate blanche, flonflons grisâtres. Dans le chenal, une plate — bateau ostréicole à fond plat — transporte son chargement dans une lumière épurée par le vent. Je regarde les vaguelettes en déroute, ne sachant où donner de l’écume. Au loin, la silhouette des cabanes tchanquée : deux carrés chapeautés, perchés sur quatre échasses, reconnaissables par tous les étrangers au Bassin fréquentant les magasins de souvenirs où tasses et assiettes portent leur image. L’ambiance est joyeuse, les rameurs s’enthousiasment à la proposition d’une course jusqu’aux cabanes. Allez Claouey ! À la nage, on donne la cadence, on propulse, on augmente la cadence ; rien n’y fait, on prend du retard sur l’autre quatre, les pelles éclaboussent, la fausse pelle ne se rattrape pas, on rit. Le barreur raconte comment une fausse pelle, en solo, lui avait valu un chavirage lors d’une régate à La Rochelle. Il vérifie l’heure : il est temps de changer. On conseille à la nouvelle barreuse de mettre le cap sur le château d’eau, de rester à l’écart des pignots, de passer au large des balises à cause du courant. On fera une pause de l’autre côté de l’Île aux Oiseaux ; on s’arrêtera et on partagera un chocolat chaud préparé par l’un des rameurs ; on échangera sur les baignades d’été, sur la magie du Bassin surtout l’hiver : la lumière incomparable, parfois ombrée, pigmentée ou encore dorée. L’une évoquera la brume irréelle sur le banc d’Arguin d’où avait émergé une mouette curieuse, l’autre le mulet qui avait sauté dans le bateau et le cormoran admirateur des rameurs perché sur une balise. On pointe Arcachon en face. Vous organisez des sorties avec eux ? Sourires. Arcachon n’est qu’à huit kilomètres, mais ils sont couleur compète, Claouey couleur loisir ; on les retrouve lors des régates et ils se défendent bien.

De retour au club, on s’activera et on rincera avec enthousiasme les bateaux, les pelles et les gilets ; on se donnera rendez-vous au café du coin ; un rameur suggérera un pique-nique la semaine prochaine. C’est comme ça ici, tu vois : c’est convivial, on rame, on s’entraîne, on s’entraide. C’est le club de Claouey !

Anouk Sullivan                                                    

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